Modernité de la servitude

Sous la direction de Georges Navet

Éditions L'Harmattan, Collection Forum - IRTS de Lorraine

février 1999

En collaboration avec le Collège International de Philosophie et le Département de Philosophie de l’Université Paris 8.

La servitude, soumise à la critique de la philosophie, se pose d’emblée comme étant une question antérieure, c’est-à-dire qu’elle est de ces questions qui suscitent un déploiement de références ayant trait tout autant à l’anthropologie qu’à l’histoire, au sens le plus politique du terme. La servitude, avant d’être une attitude, cette sorte d’ethos social où se perd l’idée de justice, s’apparente déjà à un passé qui, selon la formule consacrée, se refuse à passer.

A l’image des penseurs de l’abolition qui ne pouvaient rien imaginer des capacités de la liberté d’industrie à fabriquer de nouveaux esclaves, nous sommes nous-mêmes le plus souvent incapables de mesurer cette faible distance qui sépare l’être – asservi de l’être aliéné. Comme nous l’apprend Marx, le passage de l’esclave au salarié est moins un changement d’état pour l’opprimé, qu’une nécessité pour le maître d’ouvrir son horizon à de nouvelles formes d’appropriation d’autrui. Le corps du serf ne lui appartient pas, désormais il le vendra morceau par morceau, pour peu qu’il réussisse à trouver acquéreur. Au-delà des chaînes dont on le dit débarrassé et qu’on ne cesse d’exhiber comme un trophée pris sur le temps, reste donc la servitude, ce qui fait occurrence.

Une tâche semble en effet plus que jamais requise pour la pensée qui ne se voudra pas servile : celle qui avait su nommer des prolétaires en lieu et place des pauvres, des chômeurs en lieu et place des indigents, des esclaves de la productivité en lieu et place des employés d’usine.

Quel nom aujourd’hui inventer qui confère au serf une nouvelle idée de soi propre à troubler le cours normal du temps, susceptible de nous extraire de ce jeu aveugle où, comme le rappelle Jean Genet, le serviteur n’est jamais qu’un miroir déformant du Maître ?